Le bonsaï au Japon

Rencontre avec Nicola Kitora Crivelli

Avant propos : Je suis maintenant depuis plusieurs mois ce bonsaïka sur internet, en grande partie sur facebook car il fait partie de ma liste d’amis. J’ai le plaisir de voir régulièrement des photos de ses arbres présentés en tokonoma, de très beaux arbres d’ailleurs.

Nous nous sommes ensuite très brièvement rencontrés lors du dernier festival international de bonsaï à Saulieu en 2011. Là, j’ai pu filmer quelques uns de ses arbres exposés et discuter un petit peu avec lui à l’heure du départ. A ce moment je lui ai promis de mettre en ligne les vidéos de ses arbres ce qu’il a beaucoup apprécié.

Les publications sur son mur facebook ne sont pas uniquement liées à sa passion du bonsaï, on y retrouve également de la calligraphie, du graphisme, du bon vin… Afin de mieux le connaître et de vous le faire connaître, je lui ai proposé de faire une interview, ce qu’il a immédiatement accepté. Peut-être qu’il nous confiera également d’où vient son amour des chats.

ActuBonsaï : Bonjour Nicola Kitora Crivelli (N.K.T), tu as accepté de répondre à quelques questions pour actubonsaï et j’espère que cela nous permettra de mieux te connaître en France.

N.K.T : Je te remercie beaucoup Guillaume, et je réponds très volontiers à tes questions.

portrait nicola kitora crivelli

photo : https://kitorabonsai.wordpress.com/

ActuBonsaï : En parcourant ton profil facebook j’ai vu que tu avais suivi la formation de la scuola d’arte bonsaï et que tu avais obtenu ton diplôme d’instructeur en 2006. Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton parcours de formation?

N.K.T :  J’ai commencé mon parcours dans le bonsaï en 1988; c’est la date écrite derrière une vieille photo avec certains arbres, qui ne peuvent pas être appelés déjà bonsaï. (http://kitorabonsai.wordpress.com/work-in-progress/un-acero-maggiorenne/) Après quelques années d’autodidacte, je me suis inscrit au Bonsai Club Ticino, duquel je suis encore membre et dont j’ai été pendant plusieurs années le secrétaire. La vie dans un club aide à faire évoluer nos bonsaï. Malgré ça, après une dizaine d’années, comme il se passe souvent, les sacrifices qu’on fait pour cultiver nos arbres ne sont plus rendus avec les joies que cet art peut donner.

« Le projet “Kitora’s Bonsai School” est encore très jeune. La suite naturelle, après avoir fréquenté une école de bonsaï, est celui de transmettre les enseignements que j’ai reçus. »

C’est pour ça que, en 1998, j’ai fait mon premier voyage au Japon ; c’était une visite organisée par la Scuola d’Arte Bonsai et là-bas j’ai connu Hideo Suzuki qui est devenu mon Maître. Apprendre le bonsaï, ou mieux le désapprendre et puis l’apprendre de nouveau avec une optique japonaise, c’est ça mon parcours de 8 ans de l’école. Entre-temps j’ai fait trois autres voyages au Japon. Je souligne cet aspect, car pouvoir visiter les jardins des grands maîtres japonais, ça change la vision du bonsaï. Après avoir obtenu mon diplôme en 2006, l’étape suivante a été d’enseigner et transmettre ce que j’avais appris. L’apprentissage passe aussi par l’enseignement, enseigner signifie continuer à apprendre, élaborer ce qu’on a appris en l’adaptant à notre climat et à nos essences.

Bun Jin display-Pinus Silvestris

Photo : https://kitorabonsai.wordpress.com/
Bun Jin display-Pinus Silvestris

La voie japonaise m’a toujours fascinée. En effet parallèlement au bonsaï j’ai parcouru pendant quelque temps d’autres Voies japonaises; ceci pour mieux comprendre le concept de Voie, le Do, la Voie. Déjà avant d’entreprendre la Voie du bonsaï, j’étais fasciné par le pays du Soleil levant. D’abord par son cinéma, avec les films d’Akira Kurosawa et Yasujirô Ozu, puis plus tard par les anime et les mangas. J’ai une formation artistique, avec une spécialisation dans le film d’animation, et donc j’ai été enchanté tout de suite par les dessins animés japonais et mangas, si loin du monde occidental

Avec ma femme j’ai pratiqué pendant quelques années le Shodo, la Voie de l’écriture ; qui a été un retour aux pinceaux, à l’encre et au papier, après des années à travailler sur tablette graphique. Le Shodo m’a aidé dans la perception de l’esthétique typique de l’art japonaise, le goût des vides et des pleins, le sens de l’essentiel; avec peu de traits on peut exprimer un concept plein de significations symboliques. Avec le shodo on attrape l’instant , après beaucoup d’exercices répétitifs on arrive mystérieusement à la perfection dans l’imperfection, quelque chose plein d’énergie, de Ki. La recherche du Ki, libérée par peu de traits d’encre noir sur papier blanc est très importante. On peut la sentir dans tous les œuvres artistiques japonaises. Même dans les œuvres d’art des grands maîtres occidentaux on peut percevoir cette énergie, mais en orient cette énergie s’appelle KI, et sa recherche permet qu’un parcours devienne la Voie.

Bun Jin Sokan – Pinus Silvestris

Photo : https://kitorabonsai.wordpress.com/
Bun Jin Sokan – Pinus Silvestris

ActuBonsaï : Pour continuer dans le domaine de la formation j’ai vu que tu avais ouvert une école « Kitora’s Bonsai School ». Comment et où se déroule les cours dans cette école? Sur quoi axes-tu la formation? Tout le monde peut y venir ou il y a des pré requis ?

Le projet “Kitora’s Bonsai School” est encore très jeune. La suite naturelle, après avoir fréquenté une école de bonsaï, est celui de transmettre les enseignements que j’ai reçus. Actuellement la Kitora’s Bonsai School est encore organisée au niveau familiale, sous forme de workshop privés ou semi-privés et de séminaires qui se déroulent dans mon atelier ou dans mon jardin. Même si mon école est encore petite et avec peu d’élèves, les satisfactions sont déjà arrivées. Je suis très heureux quand un élève reçoit des appréciations et des prix avec un arbre travaillé pendant les journées d’étude.

Si on me le demande, je vais dans les clubs ou aux expositions pour des ateliers, séminaires ou conférences.

Donner des workshop est très intéressant, parce qu’il y a différentes typologies de matériel, aussi des matériels et essences que je n’aurais jamais eu l’occasion de travailler. C’est un défi continu, celui de réussir à obtenir le meilleur avec des arbres problématiques ou sans grand caractère. Normalement, plus on pratique plus les choses deviennent faciles. Travailler une douzaine d’arbres dans un seul jour, est très stimulant. On m’appelle souvent pour donner des conférences sur la présentation du bonsaï dans le tokonoma, chose que j’aime particulièrement. Je crois que le dernier but du bonsaï c’est celui d’être exposé dans le tokonoma, où on peut vraiment percevoir si un arbre « fonctionne » dans tous ses éléments.

kitora bonsai school

Photo : kitorabonsai.wordpress.com/kitoras-bonsai-school/

L’exposition du bonsaï dans le tokonoma n’est pas très différent du travail d’un graphiste qui s’occupe de la mise en page. Dans cet espace les poids visuel, l’équilibre, les vides et les pleins deviennent très importants. Un bon bonsaï est facile à exposer, parce que son auteur a déjà pensé à la vision d’ensemble, il a construit un arbre d’une mesure correcte et avec les bonnes directions et un pouvoir évocateur.

La présentation n’est pas beaucoup traitée en occident, plusieurs écoles ne l’apprennent pas. Encore aujourd’hui, même si nous en avons en occident l’expérience depuis des années, c’est rare trouver des expositions avec des arbres placés correctement. On peut dire que l’exposition en tokonoma est un point qui est beaucoup abordé dans mon école.

L’autre chose que j’essaie de transmettre à mes étudiants est le bon goût. Il vient de la formation artistique que j’ai reçue. On doit chercher l’élégance, l’équilibre, la sobriété. On doit éviter toujours le grotesque, l’exhibitionnisme, le mauvais goût.

ActuBonsaï : Tu es très actif sur les réseaux sociaux, entre autre facebook, et c’est avec plaisir que je t’y suis. J’ai pu remarquer la finesse de tes présentations de bonsaï et la délicatesse de la ramification de ton lagerstroemia par exemple. On a plus l’habitude de voir en Europe des arbres très « techniques » et rarement aussi délicats, penses-tu que les amateurs soient prêts pour apprécier à sa juste valeur ce travail très proche de l’esprit japonais? Et qu’est-ce qui t’inspire dans la création de ces présentations ?

N.K.T : Internet est un instrument qui aide à divulguer certains concepts de manière exponentielle. J’aime le bonsaï japonais et la manière traditionnelle dont il est exposé. Pour moi l’utilisation du tokonoma est indispensable, même avec les bonsaï encore en phase d’élaboration. Il est important de faire comprendre que tous les bonsaïs ne doivent pas énormes ou massifs et pleins de jin et shari. Dans le tokonoma même un arbre avec un tronc mince et une ramification délicate peut produire son effet. Encore aujourd’hui quand je vois certains arbres japonais dans le tokonoma je reste bouche bée, et souvent ils ne sont pas des Masterpiece mais des bunjin raffinés ou une plante latifoliée (NDLR = caduque, feuillu) légère et élégante. Le bonsaï est construit par l’homme, mais l’intervention de la main de l’homme ne doit pas parvenir à l’observateur. C’est ça le concept encore mal compris par l’occident.

Nous avons appris la technique bonsaï et nous voyons quel est le niveau que nous avons atteint. Mais il est encore difficile de trouver, dans un bonsaï occidental, un “je-ne-sais-quoi”, qu’on trouve dans les bonsaïs japonais. C’est ça que je suis en train de chercher.

kitora school reward crespi 2012

Photo : kitorabonsai.wordpress.com/kitoras-bonsai-school/

ActuBonsaï : J’ai vu que tu avais fait une démonstration sur un grand juniperus à l’ARCOBONSAI. Comment vois-tu cet exercice de démonstration? Qu’est-ce que tu essaies de faire passer au public? Et comment choisis-tu l’arbre pour la démonstration?

juniperus demonstrastion arco bonsai juniperus demonstrastion arco bonsai

Album photo facebook de la démonstration.

N.K.T : Les démos sont un grand problème. Dans les derniers temps il semble qu’un bonsaï puisse être créé dans le temps d’une démonstration. En réalité un bonsaï est créé étape par étape, année après années. J’aime beaucoup les plantes latifoliées, avec lesquelles il est difficile de faire des démos, parce que les passages qu’on doit exécuter sont nombreux et dilués dans le temps. Malgré ça, le système des démos avec les conifères peut fonctionner. Le genévrier que j’ai travaillé à Arcobonsai était un matériel assez vieux, à mon avis intéressant, adapte au style double tronc assez classique. Malgré sa dimension, on peut le considérer comme un bonsaï mince et léger. Je pense qu’en peu d’années il atteindra une bonne maturité. Les génévriers sont des arbres très généreux et, en général, on peut les exposés déjà après 4 ou 5 ans. Je trouve intéressant travailler en démo; il y a des facteurs qui te pousse à faire des choix très vite, avec la juste attention on peut avoir des bons résultats. Je préfère en tout cas faire une mise en forme ouverte à plusieurs possibilités et solutions. Je n’aime pas le “bonsaï instantané” et le système des “nids”, c’est-à-dire enrouler les longues branches pour donner l’impression d’un effet conclu. Je préfère bien ouvrir les branches pour permettre à la végétation de recevoir assez de lumière.

Les démos sont très utiles pour transmettre un message, car certains concepts, si ils sont exprimés seulement par des mots, sont difficiles à comprendre. Avec la pratique c’est plus simple.

ActuBonsaï : Quels sont les bonsaïs que tu préfères et pourquoi?

N.K.T : J’aime les plantes latifoliées, mais aussi les conifères. J’aime beaucoup les shohin, car avec les shohin il faut en avoir de plusieurs essences et styles (latifoliées, conifères, avec fruits et fleurs). Comme j’aime exposer les bonsaïs dans le tokonoma, j’ai des bonsaï pour chaque saison. En automne les arbres avec les fruits sont spectaculaires, en printemps ceux avec les fleurs et en été les bonsaïs qui donnent la sensation de fraîcheur. Dans les derniers temps, j’ai acquis la passion des Kusamono, qui sont très naturels et évocateurs dans les expositions d’été

Le genévrier Chinensis “Shimpaku” représente en tous cas une de mes essences préférées.

shimpaku shohin - nicola kitora crivelli

Photo : https://kitorabonsai.wordpress.com/
shimpaku shohin – nicola kitora crivelli

ActuBonsaï : Je ne te poserai pas d’autres questions, mais si tu as un message à faire passer il est encore temps.

N.K.T : Mon Maître Hideo Suzuki m’a appris une chose très importante, qui est suivie par tous les maîtres japonais: la caractéristique de l’essence. Aussi le Maître Kobayashi pendant une démo en Italie a expliqué ce concept, en l’identifiant avec le mot japonais Rashisa. Les japonais ont recherché et catalogué les styles du bonsaï, mais ils doivent aussi être adaptés au type de l’essence. La première différence on la trouve entre conifère et plante latifoliée.

« la caractéristique de l’essence… Maître Kobayashi…  a expliqué ce concept, en l’identifiant avec le mot japonais Rashisa. »

Malheureusement on trouve souvent exposées des plantes latifoliées mises en forme comme des conifères. Aussi entre les conifères il y a des différences de Rashisa, le shinpaku (juniperus chinensis), ne doit pas être mis en forme comme un Kuromatsu (pin noir), et pas comme une cryptomeria. Le même discours vaut pour les plantes latifoliées: un acer palmatum et un acer buergerianum sont deux essences très proches, mais avec une différence évidente dans la mise en forme à adopter. Ce sont des points très importants, sur lesquels je mes l’accent dans les cours avec mes étudiants. Un bonsaï ne doit pas rassembler à un bonsaï, mais à un arbre, qui, en nature, représente la caractéristique de l’espèce. Le bonsaï ne doit pas nécessairement ressembler à un vieil arbre, même une forêt composée de jeunes exemplaires de plantes latifoliées peut être très évocateur.

Un bonsaï doit transmettre une sensation d’élégance et de sérénité; en l’observant nous devrions nous relaxer et nous sentir transporter dans la nature.

ActuBonsaï : Tu as ouvert un blog sur wordpress.com et j’invite tout le monde à t’y suivre.

N.K.T : Merci Guillaume
Sur mon blog vous pouvez trouver toutes les informations qui concernent mes bonsaïs et mon école. N’hésitez pas à me contacter.

Kusamono display-equisetum

photo : https://kitorabonsai.wordpress.com/
Kusamono display-equisetum

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2 résponses dans Rencontre avec Nicola Kitora Crivelli

  1. Kitora 25 septembre 2012 à 8:06 #

    merci pour l’interview

  2. GuillaumeB
    GuillaumeB 25 septembre 2012 à 8:16 #

    C’est un très grand plaisir pour moi d’avoir pu réaliser cette interview. J’espère que nous avons ainsi pu fidèlement retranscrire ton parcours dans le bonsaï et présenter ton école.

    Amitiés. GuillaumeB

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