Interview de Gilles Bouclier

Interview de Gilles Bouclier

Interview de Gilles Bouclier accordée à ActuBonsaï sur le niveau et l’avenir du bonsaï français.

Présentation :

gilles bouclier et maitre andoDans le bonsaï depuis 1980, je commence à faire partie des ancêtres de la FFB, sic,…, si j’ai appris une chose, c’est que tout peut arriver, désirs et sentiments divers, entraînés par l’imagination. Pratiquer c’est être à la limite de l’éclatement des sentiments ce qui nous situe souvent sur le fil, en équilibre fragile entre non-dit et maîtrise des émotions.

« Je refuse que des gens mettent leurs pas parfaitement dans les miens (car il se peut que je ne sache pas où je vais), et que personne ne marche devant moi(car je ne le suivrai certainement pas) ».

 Esprit frondeur ?, Oui et Non, c’est surtout mon désir de faire participer les personnes lors d’échanges mutuels, constructifs et pertinents.

Ma profession de foi, si l’on peut dire, c’est de faire ce qui mérite d’être fait. Mon but n’est pas de faire un bonsaï parfait dans un monde parfait, mais de poser une action appropriée dans un monde imparfait. Non pas de faire quelque chose de grand et de beau, mais faire ce que l’on fait avec Grandeur et Beauté.

Ce qui, ma foi, est déjà beaucoup !

L’interview :

ActuB : On parle beaucoup du niveau du bonsaï français ces derniers temps. C’est quoi selon vous l’idée qui se cache derrière cette expression de « niveau » ? Qu’est-ce que l’on entends par là ? Et comment évaluez-vous le niveau du bonsaï français à l’heure actuelle ?

G.Bouclier : Tout d’abord, qu’entend-t-on dans la notion de niveau ? Ce n’est jamais qu’un degré dans une échelle de valeur. Tout dépend donc de l’échelle utilisée En France, le bonsaï étant un art émergent, tout reste à faire.

La FFB a donc institué un système de niveaux pour essayer de donner un cadre de développement du bonsaï en France et faire progresser les compétences des pratiquants de l’hexagone. Ce programme se structure en trois degrés de compétences. Même si cela semble plutôt « scolaire » dans sa forme, tous ceux qui ont eu le courage de les présenter ont avoués avoir énormément progressé. Il reste toutefois, à préciser que ces niveaux ne sont pas conçus pour être des titres « nobiliaires ». Ce n’est pas parce que nous disposons d’un de ces fameux niveaux qu’il faut cesser d’apprendre, car ne plus apprendre c’est cesser de vivre.

Pour parler plus généralement, le « niveau » du bonsaï français a indéniablement progressé depuis ces vingt dernières années, et si l’écart s’est resserré avec les pays leaders en Europe, il reste cependant, encore un peu en deçà.

Par contre, aucune commune mesure avec ce qui se fait au Japon, donc, s’il n’y a pas lieu d’avoir honte de notre « niveau », il faut éviter de s’enflammer au sujet de a hauteur supposée de notre niveau général.

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ActuB : Selon moi, le niveau c’est ce que l’on montre aux bonsaïka français et étrangers lors de nos expositions, ateliers etc. et par le biais de nos médias : forums, sites web, facebook, blogs, magazines. C’est avant tout une Image (au sens large du terme) que l’on va partager pour communiquer sur notre savoir faire.

G.Bouclier : Effectivement, en ce qui concerne l’aspect factuel, visuel du bonsaï, je suis d’accord, c’est avant tout une question d’image. Mais il y a une chose à ne pas oublier c’est qu’une image ne restera jamais qu’une simple image en deux dimensions soumises aux aléas techniques, il leur manquera toujours la profondeur du temps.

En fait, si l’on s’en tient à la simple notion d’image, il suffit d’être bon avec Photoshop, ensuite, et c’est personnel, je désapprouve profondément la notion de « savoir-faire » car elle renvoie à cette autre notion aux relents désagréables de « confrontation ». J’ai largement passé l’âge de prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Par contre, il est évident que lorsque l’on montre ce que l’on fait, on accepte implicitement que cela ne puisse pas plaire à certains.

Communiquer est un mot très à la mode, mais communiquer quel savoir-faire ? Je ne veux pas paraître désobligeant mais quel savoir-faire avons nous ? Je ne connais personne ayant fait une « vraie formation ». Alors avant de se prétendre « artiste » il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

ActuB : On rêve beaucoup devant les bonsaï japonais, très souvent par le biais de magazines ou de sites internet, très très rarement en les voyant en vrai lors d’une exposition.

G.Bouclier : Allant au Japon régulièrement depuis une quinzaine d’années, j’ai pu vraiment faire plus que « rêver » devant les vrais bonsaï (la première année j’en suis même revenu knock down).

 J’ai notamment pu voir à plusieurs reprises les plus grandes expositions japonaises, aussi visiter de nombreux professionnels ainsi que les collections de certains amateurs richissimes interdites au commun des mortels grâce aux introductions de certains professionnels connus et reconnus mondialement.

Peu de français ont fait le déplacement au Japon ne serait-ce qu’une fois. Mais ceux qui ont fait cet effort d’aller là-bas, voir, en sont revenus les yeux éblouis, l’esprit ouvert et débarrassés de toutes les idées fausses véhiculées ça et là concernant la soi-disant uniformité du bonsaï japonais.

Il ne faut quand même pas se voiler la face, au regard de ce qui se cultive au Japon. Le bonsaï français est au « degré zéro » de son évolution, ce qui est parfaitement normal vu qu’il débute, n’en déplaise à l’ ego de certains.

Que ceux qui sont déjà allés au Japon me jettent la première pierre ! Et que ceux qui parlent à tort et à travers de ce qu’ils ne connaissent pas se taisent !

Néanmoins, il y a quand même une bonne nouvelle à cela : le bonsaï en France ne peut que progresser et c’est effectivement ce qu’il fait actuellement. 

ActuB : En France nous avons de très beaux arbres, mais nous ne semblons pas bénéficier d’une image à la hauteur de notre savoir faire. Pensez-vous que ceci soit dû à un déficit de communication et de moyens mis à cette communication?

G.Bouclier : Nous souffrons en France, et c’est valable dans beaucoup de domaines, d’un complexe de supériorité qui a tendance à nous faire croire en notre haut degré de compétence. Il y a, effectivement, de potentiellement « beaux arbres » en France. Je vais certainement me faire beaucoup « d’amis » en disant cela, mais il n’y a aucun véritable bonsaï crée et conçu en France.

Pour paraphraser Monsieur Andô, nous sommes en France, la « Première Génération » et nous n’aurons pas réellement de vrai bonsaï. Notre responsabilité en tant que précurseurs sera de laisser aux générations futures les meilleurs « pré-bonsai » possibles.

Plus je progresse dans le bonsaï, plus je ressens le poids de cette responsabilité. Qu’importe ma pseudo gloriole à l’heure actuelle, car dans trois générations personne ne se souviendra de moi, mais j’ose espérer que certains des arbres que j’aurai commencé seront toujours vivants et feront le bonheur de leur détenteur.

Cette idée de transmission est difficile à admettre pour beaucoup, car personne n’aime considérer l’éventualité de sa propre finitude et qu’en toute logique elle précèdera celle de nos arbres. Par contre, une fois ceci admis, certains concevront plus aisément l’idée que nous ne verrons certainement jamais nos arbres parfaitement aboutis.

Pour moi le plus important n’est pas tant le but à atteindre, que le plaisir d’être en chemin. Le bonsai est avant tout affaire de passion, de temps, d’amour, de travail, de patience et d’oubli de soi.

Vouloir proposer une image du bonsai c’est facile, superficiel et fixe. Autrement dit, c’est un arrêt sur image, donc une photographie à un instant T. En fait cela ne révèle rien de plus, le bonsai est par essence évolution perpétuelle. Accoler les mots : image/savoir-faire/communication est un curieux mélange, a priori tourné autour du paraître, ce qui, je le répète n’est que mon point de vue, je préfèrerai que figurent dans l’équation les mots « être et idée » : autre sujet de discussions !

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les étagères de gilles bouclier

ActuB : Nous disposons de trois magazines de bonsaï, mais seul Esprit Bonsaï est conçu et développé en France ; France Bonsaï et Bonsaï Focus étant des médias produits à l’étranger et traduits en français.

G.Bouclier : Il faudrait un peu arrêter avec l’autocentrisme, le made in France n’est pas forcément une garantie de qualité supérieure.

S’il n’y a qu’une revue conçue en France, c’est peut-être qu’il n’y a pas plus de place, par contre, je ne connais pas beaucoup de pays ayant trois revues dans leur propre langue.

Personnellement je suis abonné à diverses revues, françaises comme étrangères (européennes et asiatiques), il y a toujours quelque chose de bon à en retirer. Cela permet surtout de se tenir au courant de se que font les autres. Paradoxalement, si le bonsaï est une pratique relativement solitaire, pour progresser il faut aussi être ouvert sur les autres et arrêter de croire qu’il n’y a que sa propre chapelle qui fait bien. Le bonsaï c’est aussi et surtout l’ouverture sur le monde et sur les autres, la presse et le web en sont des outils privilégiés.

Malheureusement on n’apprend pas le bonsaï par les livres ou la presse, ils sont là à titre informatif. Le bonsaï ne peut pas se passer de l’aspect humain, de l’aspect transmission, d’homme à homme. Ceux qui en ont eu l’occasion, je dirais même plus, le privilège, même brièvement, de croiser certains maîtres japonais ne sont pas restés indifférents ni insensibles à cette communication. Après, on n’a pas tous le même ressenti avec tel ou tel maître, c’est la loi des personnalités. Cela est une autre histoire !

 

ActuB : Aujourd’hui l’orientation des magazines papiers est tournée vers la masse des bonsaïka amateurs qui recherchent des articles pour apprendre le bonsaï, les techniques etc. C’est ce qu’il se vend de mieux, et pour vivre les magazines ont besoin de se vendre surtout dans cette période ou le secteur de la presse est durement touché par la crise.

G.Bouclier : Il est évident que les magazines, comme tout le monde, ont besoin de vivre et donc de vendre ; après on ne peut jamais satisfaire tout le monde, c’est pour cela qu’il faut de tout, pour tout le monde. Des articles pour débutants et d’autres pour des gens plus confirmés et aussi un maximum de variétés sur les sujets et les auteurs. Dans la mesure du possible bien entendu.

 

ActuB : Pour faire rayonner le bonsaï français à l’étranger ne serait-il pas nécessaire d’avoir dans notre presse papier des articles orientés sur les arbres prélevés et travaillés chez nous? Que ces articles disposent de belles photos faites en studio et que celles-ci puissent être communiquées de manière encadrée sur les médias du net, avec pourquoi pas des textes traduits en anglais?

G.Bouclier : Quand au rayonnement du bonsaï français à l’étranger, il faudrait peut-être d’abord apprendre à marcher avant de vouloir courir, le bonsaï balbutie en France, a t’il vraiment besoin de rayonner pour l’instant ? Mettre  la charrue avant les bœufs n’a jamais été une solution !

Mettre en avant uniquement le prélèvement envoie un message faussé. C’est faire croire aux débutants que c’est la seule voie possible pour faire du bonsaï et que, sans cela, ils n’auront pas d’avenir dans le bonsaï. Ce qui est totalement faux, le bonsai ne se résume pas qu’aux arbres issus de prélèvement. D’abord, parce que tout le monde ne peut pas se le permettre, ni n’habite dans une région privilégiée et puis certains n’y sont pas portés, tout simplement par goût ou par manque de place.

Bien que croyant en la nature humaine, il y aura toujours quelques prédateurs plus intéressés par l’appât du gain que par le progrès du bonsai et l’intérêt de la Nature. Ils font un tort considérable aux quelques professionnels honnêtes et consciencieux existants. Une fois encore chacun fait ce qu’il veut et s’arrange avec sa conscience, s’il en possède une bien sûr.

C’est pourquoi, je crois en l’enseignement en ateliers, en clubs où, au travers d’échanges d’expériences les erreurs des uns seront évitées aux autres. Où, justement, on a la possibilité de montrer aux gens que du matériel simple à la base peut se transformer aussi en de beaux arbres. Le potentiel n’est pas dans l’arbre lui-même uniquement, il est dans l’esprit et le regard du pratiquant qui, avec quelque chose de très basique peut le transmuer en une œuvre magnifique.

A l’instar de Rousseau je pense qu’avec une éducation convenable, en proposant des solutions alternatives viables l’homme peut devenir meilleur. Quand on fait correctement les choses dans un domaine, il n’y a pas de raison que l’on fasse mal ailleurs. Je sais, je suis certainement un grand rêveur, mais il en faut.

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ActuB : Les bonsaï de très haut niveau sont tous des yamadori, ce qui est naturel puisque la production en France est quasi-inexistante. Mais surtout, tous ces beaux arbres ne sont créés que par une poignée de bonsaïka talentueux.

G.Bouclier : Il est faux de croire et vouloir faire croire que les arbres de haut niveau sont tous des yamadori, c’est une légende urbaine.

Avant d’entrer dans une polémique aussi insipide qu’inutile, je crois qu’il ne serait pas mauvais de recadrer et préciser un peu certaines choses.

Au Japon, tout le monde n’utilise pas le mot yamadori, j’ai rencontré bon nombre de professionnels qui utilisaient à la place le mot « araki », qui signifie bien sûr arbres issus de la nature mais avec la connotation de « sauvage ». c’est à dire des arbres d’abord et des bonsaï en puissance. Ce qui fait un bonsai n’est pas l’âge estimé de l’arbre, même s’il peut-être considérable, ni même la taille de l’arbre, c’est le temps de travail passé dessus par des générations d’hommes, cette transmission et cette patience infinie qui font que ces arbres ont évolués pour devenir des bonsaï. C’est le fameux « mochikomi » que certains commencent d’ailleurs, à employer un peu à tort et à travers, mais bon, c’est un autre débat.

Je me fais, moi aussi plaisir en travaillant des yamadori, mais j’essaie de ne pas me limiter qu’à cela, il ne faut pas oublier les autres façons de faire, toutes ont droit de cité et aucune n’est mieux que l’autre. J’essaie autant que faire se peut d’être le moins discriminant possible.

 

ActuB : Ne pensez-vous pas que pour faire monter le niveau en France nous devrions constituer des groupes de travail autour de ces personnes. Des groupes qui organisent le prélèvement, la reprise, les premiers travaux etc avec à la tête des bonsaika talentueux.

G.Bouclier : Les groupes de travail existent déjà, mais sous des formes plus ou moins informelles, et surtout souvent se créent par affinités et/ou proximité géographique. Le faire à la japonaise pourquoi pas ? Ce serait très bien, mais là-bas ce sont des groupements de pros.

Des gens talentueux il y en a plus que ce que l’on croit, ceux que l’on voit actuellement ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Je connais personnellement des personnes qui ont des arbres bien plus beaux que ceux que l’on voit actuellement, bien plus beaux que les miens aussi. Ces personnes n’éprouvent pas spécialement le besoin de montrer leur travail, ni de se mesurer aux autres. Leur maître mot c’est modestie, un mot que l’on entend bien peu dans le milieu du bonsaï français.

 

ActuB : On pourrait laisser de côté les ego pour servir des projets plus grands.

G.Bouclier : Laisser les ego de côté ? Bien qu’étant un incurable optimiste, je constate que certains se complaisent dans leur malheur, et on ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif. Et puis, chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il est.

La seule vertu en laquelle je crois est celle de l’exemple, pour revenir au yamadori, le bonsaï fondamentalement, ne peut pas se limiter qu’à cela, c’est trop restrictif et je considère que se limiter à cela c’est se limiter dans sa pratique, et a fortiori dans sa tête. Mais là encore, il ne s’agit que d’un choix individuel, ce n’est pas parce que je n’apprécie pas cette façon de faire et de penser que je mets un diktat négatif dessus. Une fois encore chacun fait comme il veut.

C’est un message difficile à faire passer car beaucoup de gens refusent purement et simplement de l’entendre, persuadés qu’ils sont de détenir la vérité. Pour ma part, je pense qu’il s’agit d’une vision très égotiste et clientéliste du bonsaï à laquelle bien évidemment je n’adhère pas, je conçois le bonsaï et son art d’une façon plus universelle.

 

ActuB : Au fil des ans le bonsaï français c’est organisé autour du bénévolat et de l’amateurisme.

G.Bouclier : En ce qui me concerne, cette vision amateuriste et bénévole du bonsaï me convient parfaitement au regard de tout le mal que le commerce fait au monde.

De mon point de vue, le bonsaï  l’enseignement du bonsai c’est faire les choses pour rien, sans en attendre de retour, juste avec plaisir. Je rejoins là deux de mes sujets préférés dont les problématiques sont concomitantes avec celle du bonsaï  à savoir l’optique des lettrés chinois et celles des tenants de l’Art pour l’Art en France. Faut-il créer pour vivre ou vivre pour créer, la différence entre l’artiste, (l’amateur) et l’artisan, (le professionnel), vaste autre débat, ô combien passionnant…

 

ActuB : Les professionnels n’occupent aujourd’hui qu’un rôle en périphérie dans l’organisation générale alors qu’ils en sont dépendants pour vivre et pérenniser leur entreprise.

G.Bouclier : C’est aux professionnels de s’adapter aux desiderata des amateurs, tant en qualité de produit, qu’en terme de prix. Ils ont leur propre destin en main, on peut d’ailleurs se poser la question pourquoi n’ont-ils rien fait ou si peu jusqu’à aujourd’hui ? C’est d’ailleurs pour cela qu’ils se situent en marge du mouvement du bonsai. Jusqu’à présent, aucun n’a pu réellement se transformer en élément moteur.

Il ne faut pas être non plus totalement naïf, le marché en France est-il assez important pour faire vivre un nombre important de professionnels autres que de simples revendeurs ?

Pour donner un exemple frappant : à Kinashi (tu y es allé Guillaume, tu pourras confirmer la véracité de mon propos !!!), il y a des champs de pins cultivés depuis 60 ans et plus, qui sont considérés comme de simples pré-bonsai, d’une telle qualité que nous les exposerions immédiatement et à des prix plus qu’abordables par rapport à ce que peuvent nous proposer nos professionnels ici, en France, mais aussi en Europe. Nous avons hélas quelques centaines d’années de retard à ce sujet-là. Mais qu’à cela ne tienne, il suffit juste de laisser le temps faire son œuvre. Une fois encore la pratique du bonsai débute en France et contrairement à ce que voudrait nous faire croire la société de consommation, on ne peut pas tout avoir tout de suite, à moins de se contenter de succédanés ou de pis-aller.

 

ActuB : Mon avis c’est qu’il faudrait retourner ce système pour placer les pros au centre afin qu’ils offrent une structure avec des moyens et des ambitions professionnelles et constituent ainsi la colonne vertébrale autour de laquelle s’articulerait notre passion. La réussite du rayonnement du bonsaï français irait de paire avec leur réussite commerciale ce qui peut constituer un important levier de motivation et de moyens. Ne pensez-vous pas qu’il serait bon qu’ils aient la possibilité de structurer l’environnement de leur gagne-pain?

G.Bouclier : Notre passion n’appartient qu’à nous, elle n’a pas à s’articuler autour de qui que ce soit ou de quoi que ce soit, sinon cela devient de la « dépendance ».

Mon ambition première est d’œuvrer pour la formation, c’est de rendre les gens le plus autonome possible, capables de se débrouiller, compétents pour créer leurs propres arbres. Les professionnels ne sont justement pas encore là pour fournir ne serait-ce que du matériel de base correct. Soyons quand même juste, certains en ont pris conscience et sont en train d’essayer de se développer dans ce sens. Lorsque nous aurons des professionnels compétents et bien formés, pas de simples vendeurs d’arbres, peut-être pourra t’il y avoir ce genre de renversement, plus tard, lorsque le bonsai sera plus et mieux développé en France .

L’intérêt de l’amateurisme c’est d’avoir des gens formés correctement, techniquement et esthétiquement, c’est leur donner les bases les plus solides pour qu’ils soient aptes à choisir. Les amener à tendre vers l’autonomie. Choisir, voilà un des maîtres mots du bonsai, savoir choisir pertinemment. Ensuite, chacun décidera de son style, son école, sa chapelle, sa fédération, son formateur, peu me chaut, chacun fait ce qu’il lui plaît comme il l’entend, la seule chose qui m’importe c’est que ce soit en toute connaissance de cause.

C’est pourquoi je me suis impliqué dans la vie de la FFB, car la vocation actuelle de la fédération est justement axée essentiellement sur la formation et le développement de la pratique du bonsai. Tout n’est certainement pas parfaitement optimal dans son fonctionnement. Je ne suis pas non plus toujours d’accord avec tout, mais le fait de faire partie, de participer, d’être partie prenante me permet de donner mon avis et d’influer sur certaines décisions.

Je ne pense pas que la FFB soit une république « bananière », ni que ce soit l’archipel du goulag, mais, lorsque l’on est dans un groupe il faut accepter que, parfois, notre avis ne soit pas prédominant. Sinon quoi ? Je vais bouder dans mon coin ? La politique de la chaise vide, pour moi bien évidemment, n’est pas une option. N’hésitons pas à proposer, à avoir des réflexions groupées pour qu’en émerge des suggestions positives.

 bonsai gilles bouclier

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ActuB : Est-ce que vous avez des idées pour faire « monter » le bonsaï français? Des envies et des aspirations particulières ?

G.Bouclier : Apparemment, pour beaucoup de gens l’idée de compétition fait rêver, beaucoup même. En ce qui me concerne j’aime à regarder les choses sous un autre angle, dans le sens de l’humain. La compétition à tout crin comme on la vit aujourd’hui est plus funeste que stimulante. Tout le monde ne peut pas finir premier. Il y a beaucoup d’appelés pour peu d’élus et beaucoup de casse, physique comme morale, beaucoup de malchanceux qui restent sur le carreau, tout ça pour qu’un seul se gave de fric, d’honneurs et de gloriole sur le dos de tous les autres. Où est la solidarité ? Où est le partage ? Où est la communion ? Où est l’harmonie ? Où est la notion de dépassement de soi ? Se dépasser soi-même n’est pas obligatoirement dépasser les autres. Quel intérêt, quel honneur, y a t-il à dire c’est moi qui suis le plus grand, le plus beau, le plus fort en se tambourinant la poitrine ? Nous ne sommes plus à l’ère paléolithique. Si ?

            D’une façon comme d’une autre, l’art du bonsai continuera de se développer et d’évoluer, même si nous en sommes les acteurs, chacun avec nos diversités, cet art est plus grand que nous. Il n’y a pas de recettes miracles pour faire progresser le bonsai, du travail et de la patience et le temps fera le reste. Les courants de pensées passeront, le bonsai restera, il est voué à nous survivre. Cette diversité actuelle d’écoles, de mouvements, d’aspirations, de courants, n’est pas négative, au contraire, personnellement,  j’y vois le signe du dynamisme du bonsai français qui cherche, qui se cherche et qui trouvera son propre chemin, j’en reste persuadé. Personne n’a raison, mais personne, n’a tort non plus. Tout le monde a le droit d’exister, la seule chose qui me déplaît fortement c’est lorsqu’on essaie de m’imposer une façon de penser.

            Mon vœu, mon espoir, c’est que le bonsai français soir enfin débarrassé de toutes ces querelles partisanes autour d’ego hypertrophiés et infantiles. Je préfèrerai nettement qu’il s’organise autour de l’idée maîtresse de transmission, autant du savoir que des arbres dans le temps, plutôt que de se préoccuper de gloire personnelle, chose somme toute éphémère et puis, pour citer Eric Emmanuel Schmitt : « la gloire va mieux aux morts, c’est un vêtement d’emprunt qui rend les vivants ridicules ».

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Merci Gilles d’avoir bien voulu répondre à mes questions.


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